1
Parfois flou, souvent chaud
Vous vous souvenez de la scène du Titanic, celle avec la main de Kate Winslet qui glisse contre la vitre embuée pendant un moment de passion avec Leonardo DiCaprio dans l’auto? Oui? Parfait. Maintenant, pensez à Les Grandes Chaleurs, ce film québécois où une Marie-Thérèse Fortin semi-habillée échange des baisers brûlants avec un jeune François Arnaud flambant nu… sous la douche. Ces scènes ont marqué les esprits. Mais pourquoi? Parce que ces moments torrides, aussi courts soient-ils, résument bien ce qu’on peut appeler le sexe télévisé : une sexualité mise en scène, de façon explicite ou suggérée, mais toujours soigneusement choisie et encadrée.
Au Québec, il n’y a pas de définition officielle. On peut tout de même dire que c’est tout contenu sexuel présenté à la télévision : une scène d’amour torride, une discussion sur le désir, une nudité partielle dans un contexte érotique, ou encore une situation qui laisse deviner une tension sexuelle. AVERTISSEMENT : toute liberté n’est pas permise. Le sexe télévisé est encadré par des règles. Au Canada, on ne peut pas diffuser n’importe quoi à n’importe quelle heure. Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) et l’Association canadienne des radiodiffuseurs (ACR) imposent des limites. Par exemple, les scènes à caractère sexuel ne peuvent être diffusées qu’après 21h, avec une mention d’avertissement au public et une icône du type « 13+ » ou « 16+ » (CRTC, 2008; CCNR, 2025). En résumé, la sexualité qu’on voit à la télé est filtrée, régulée et encadrée.
2
Enjeux
Mais pourquoi avons-nous tous·tes cette même image en tête? Pourquoi la douche est-elle devenue presque un symbole du sexe à la télé? Nos séries, nos films et nos médias jouent un rôle dans ce qu’on appelle les « scripts sexuels » (Simon et Gagnon, 1973). Selon cette théorie, nos comportements sexuels ne sortent pas de nulle part: ils sont appris, notamment à travers la culture et les médias. En d’autres termes, nos séries nous apprennent, sans qu’on s’en rende compte, comment « faire » le sexe (Jozkowski et al., 2019). Elles deviennent un guide indirect: où ça se passe (dans une douche?), comment ça commence (par une invitation?), qui prend les devants (la Dre Emmanuelle St-Cyr dans STAT?), etc. Même si on sait qu’il s’agit de fiction, ces images s’impriment dans notre imaginaire collectif.
3
Une double mise en scène
Le sexe télévisé, c’est donc plus qu’une scène torride ici ou là. C’est une sexualité mise en scène…d’une sexualité déjà scriptée. Les acteurs·trices incarnent des personnages qui vivent une scène de sexe…elle-même scénarisée. On est donc dans une double mise en scène: tout est filtré par l’image, le cadre, la musique, le montage (Williams, 2014). On pourrait alors avancer que le sexe télévisé relève d’une double mise en scène de la sexualité humaine. Si ces scènes influencent nos façons d’imaginer et parfois de vivre la sexualité, elles participent aussi à renforcer certaines normes, c’est-à-dire que ce qu’on montre devient ce que nous avons tendance à percevoir comme « normal ». Par exemple, la sexualité y est généralement présentée dans un contexte hétérosexuel empreint de stéréotypes de genre (Kim et al., 2007). Les sexualités queer, qui mettent en relation différents corps et à des âges variés, sont beaucoup moins souvent montrées à la télé, ce qui participe à les invisibiliser.
Le sexe télévisé n’est pas juste un ajout « épicé » dans une série: c’est un objet culturel à part entière. Il révèle beaucoup sur ce qu’une société juge montrable ou pas, sur les fantasmes dominants, et sur la manière dont les fictions participent à « éduquer » au sexe, parfois même plus que l’école. La prochaine fois que vous verrez une scène de douche dans une série québécoise, demandez-vous: qu’est-ce que je vois… et qu’est-ce qu’on choisit de ne pas me montrer?


