Regarder une série quotidienne est un rituel : certaines personnes regardent les épisodes en simultané, d’autres attendent que les petits soient couchés ou visionnent le lendemain matin en déjeunant, alors que d’autres attendent patiemment le weekend pour se « taper » tous les épisodes de la semaine précédente. Mais peu importe comment on la visionne, une chose est certaine : on ne peut pas binge watcher une série quotidienne. C’est une activité qui se greffe à notre mode de vie.
Une série dramatique quotidienne – selon le terme officiel de l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision – se distingue d’abord et avant tout par son grand nombre d’épisodes. S’échelonnant sur les saisons télévisuelles d’automne et d’hiver (habituellement de septembre à avril), une saison régulière peut donc avoisiner les 120 épisodes. Introduit avec Marilyn (1991-1993), le format de la série quotidienne a ensuite mené à la production de plusieurs œuvres phares au Québec : Virginie, 30 vies, District 31 et STAT, toutes produites pour le diffuseur public Radio-Canada, ou encore Indéfendable sur TVA.
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Les caractéristiques narratives d’une quotidienne
Étant donné son nombre élevé d’épisodes, une série quotidienne se distingue aussi par son rythme de tournage effréné. Il faut produire les épisodes très vite et donc, même aujourd’hui, les tournages sont majoritairement réalisés en studio, dans un nombre restreint de lieux, afin d’accélérer la production. Pour ces raisons, les quotidiennes s’inscrivent indéniablement dans une culture de l’oralité : « […] étant donné l’impossibilité de déployer l’action sur plusieurs registres spatio-temporels, comme au cinéma, le téléroman ne peut faire évoluer cette action qu’en ayant largement recours aux dialogues » (Aubry, p. 154)
Autrement dit, même s’il y a parfois des scènes d’action, la majorité des arcs narratifs portent sur les conflits interpersonnels et se résolvent via les dialogues. Une série quotidienne doit ainsi proposer un enchevêtrement complexe d’arcs narratifs afin d’assurer une progression fluide – mais dense –du récit.
La nécessité d’étirer la narration exige aussi de décupler l’impact narratif de chaque événement en s’assurant qu’on en parle dans de nombreuses scènes. Un truc scénaristique qu’on retrouve fréquemment dans les séries quotidiennes consiste donc en ce que nous pourrions appeler le « jeu du téléphone » : les divers protagonistes se relaient progressivement la même information, ce qui permet de discuter de ce qui vient de se passer dans plusieurs scènes, selon divers points de vue. Quand on regarde une série quotidienne comme District 31 ou STAT, on retrouve ainsi un nombre incalculable de scènes dans lesquelles les personnages expriment leur surprise en apprenant une nouvelle : Hein? Quoi? Ben voyons!
Dans l’universe de STAT, une surpise n’attend pas l’autre !
À l’image des rumeurs qui sont relayées au sein d’une communauté, les événements des séries annuelles sont donc longuement discutées et deviennent l’élément de base de la socialisation entre personnages.
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Mais pourquoi les séries quotidiennes sont-elles si populaires?
On peut aisément comprendre que ce genre de série fonctionnait à l’ère de la télévision traditionnelle, donc avant l’avènement du Web et des services de streaming. Pourtant, leur succès ne semble pas s’essouffler. Par exemple, la série policière de Luc Dionne, District 31, a battu le record de cotes d’écoute pour une quotidienne. Et en 2024-2025, STAT était la série de fiction ayant les meilleures cotes d’écoute de la province. Pourquoi les quotidiennes rencontrent-elles un si grand succès aujourd’hui, alors que le choix de séries n’a jamais été aussi abondant? Pourquoi vouloir encore s’engager dans le visionnement de fictions si longues?
L’une des raisons est que les séries quotidiennes se collent à l’actualité : du fait de leur diffusion quotidienne et de leur besoin incessant en rebondissements, on y trouve des références fréquentes à de vrais événements ou enjeux sociaux, ce qui favorise la reconnaissance des spectateur·rice·s et l’inscription de l’œuvre dans leur réalité sociale.
Il s’agit aussi de productions qui se prêtent particulièrement bien à une écoute distraite en mode multitasking : on peut ainsi regarder les dernières péripéties des avocat.es du cabinet Lapointe-Macdonald (Indéfendable) ou des médecins de l’hôpital Saint-Vincent (STAT) sans craindre de rater sa sauce à spaghetti! Pour cette raison même, de telles fictions peuvent représenter un repère rassurant face à la surabondance de choix qu’on trouve sur le Web.
Et surtout, les séries quotidiennes sont plus que des productions médiatiques : elles deviennent de véritables référents culturels. À l’ère où nos pratiques de visionnement sont plus que jamais individualisées, les séries quotidiennes réussissent à fédérer un large public parce qu’elles créent de la discussion : on les regarde donc entre autres parce que d’autres personnes le font et qu’elles permettent ainsi de partager des référents communs, d’avoir des « discussions de machine à café » – ou de réseaux sociaux – et de socialiser.
Lorsqu’une péripétie capte l’attention du public, elle se pérennise dans l’imaginaire collectif…comme le triste sort du jeune Théo ou de Nadine Legrand dans District 31, dont les gens ont parlé pendant des années, ou encore la fameuse « araignée de Sydney » (STAT) qui a même eu droit à son caméo dans le Bye Bye.
En ce sens, les séries quotidiennes permettent de narrativiser le quotidien.


