Lolita

Lolita est un personnage complexe et difficile à décrire, probablement car son identité s’est radicalement transformée au fil de ses réinterprétations à travers la culture populaire. De personnage littéraire à trope culturel, puis à esthétique de mode, cette mutation improbable soulève des questions troublantes sur l’hypersexualisation et l’incompréhension des filles dans la fiction. 1 Le roman Lolita du roman du même nom de Vladimir Nabokov, publié en 1955 en France, puis en 1958 aux États-Unis. L’écart de trois ans s’explique par le fait que plusieurs maisons d’éditions refusaient de prendre le risque de publier un tel roman. L’histoire est racontée par le narrateur Humbert Humbert, qui écrit depuis la prison et décrit, à travers une prose romantique et poétique les horreurs qu’il a fait subir à Dolorès, qu’il surnomme Lolita. Sans trop en dire, Humbert kidnappe Lolita et l’entraîne dans un périple à travers les USA, sur fond d’essor de la société de consommation de la fin des années 1940 et du début des années 1950 – escapade lors de laquelle Lolita est abusée. D’ailleurs, le narrateur manipule et mélange ses projections avec la réalité : il dépeint Lolita comme une jeune fille aguicheuse et provocante (des mensonges destinés à justifier ses actes). Le roman provoqua une vague d’indignation et figura même à l’Index des livres prohibés par l’Église catholique, devenant un ouvrage interdit dans certains pays. 2 La nymphette En 1955, le terme « nymphette » apparait dans les dictionnaires, désignant (aujourd’hui) une « Très jeune fille, à l’air faussement candide et aux manières plus ou moins aguichantes. » (Larousse, 2025). On remarque déjà un retournement de sens : dans l’histoire initiale, Lolita n’est pas une jeune fille aux manières aguichantes ! C’est plutôt ce qui se passe dans l’esprit du narrateur, ou ce qu’il veut faire croire aux lecteur.trices, mais ce n’est pas le comportement réel d’une enfant de 12 ans. C’est notamment ce que Nabokov réitère sur le plateau d’Apostrophes en 1975 : « Lolita n’est pas une jeune fille perverse, c’est une pauvre enfant que l’on débauche et dont les sens ne s’éveillent jamais sous les caresses de l’immonde monsieur Humbert » (Archives Ina, 1975). 3 Lolita à l’Écran De gauche à droite : Affiche du film Lolita de S. Kubrick (1962) ; Affiche du film Lolita de S. Schiff (1997) ; Affiche de la pièce de théâtre Lolita n’existe pas, texte de P. Dumont et mise en scène par V. Drapeau (2022) Lors de la publication du roman, Nabokov ne souhaitait pas que Lolita ait un visage : il voulait qu’elle demeure un concept. Le livre fut donc publié avec une couverture sobre. Peu de temps après, il revint sur son souhait initial et accepta qu’une adaptation de Lolita voie le jour sous la direction de Stanley Kubrick, en 1962. Sur l’affiche du film, on voit une photographie devenue iconique, prise par le photographe de mode Bert Stern, représentant l’actrice Sue Lyon, posant avec une sucette et des lunettes en forme de cœur. Pour ce film, l’âge de Lolita est porté à 14 ans pour éviter le scandale (le scandale ne fut pourtant pas évité !), et l’accent est alors mis sur son apparence, puisqu’elle passe d’une description littéraire à une représentation visuelle. En 1997, Lolita sera adapté à l’écran une seconde fois par le réalisateur Adrian Lyne. Dans cette adaptation en couleur, Lolita adopte un comportement un peu séducteur, mais le malaise entre elle et Humbert est plus palpable. Dans les deux films, les coiffures et les vêtements de Lolita sont bien plus élaborés et glamour qu’ils étaient en description dans le livre, ce qui favorise le passage de Lolita du cinéma à icône de la mode. À part le roman et les films, de nombreuses adaptations de l’histoire de Lolita ont été mises en scène pour des adaptations de toutes sortes, telles que pièces de théâtre, et même une comédie musicale (oui… une comédie musicale). Au Québec, plus récemment, la pièce de théâtre Lolita n’existe pas (2022) propose une version plus moderne d’une Lolita québécoise. Évidemment, toutes ces (re)médiations de Lolita varient en termes de bon goût. Si les films ont été les catalyseurs de la romantisation ou la popularisation de Lolita, les artistes musicaux et l’industrie de la mode ont aussi perpétué son existence et offert de nouvelles réinterprétations de ce personnage. Comme l’écrivain Graham Vickers l’explique si bien : « Un demi-siècle plus tard, au nom de Lolita, le monde a reçu des lithographies érotiques et des articles de mode bizarres, des romans dérivés artistiques et des films divers, des pièces de théâtre maladroites et des divertissements musicaux peu judicieux, ainsi que des sous-cultures Internet ignobles et des clichés de journaux obscurs » (Vickers, 2006, p.3). 4 Lolita et la Musique Plusieurs groupes, chanteur.euses et artistes musicaux se sont inspiré.es de versions de la figure Lolita. L’autrice-compositrice interprète Lana Del Rey, de son vrai nom Elizabeth Grant, a été décrite comme « the most commercially successful of the current crop of Lolita-inflected artist » (Bertram & Leving, dans Balestrini & Jandl, 2017). Devenue une superstar « indie » dans les années 2010, elle a fréquemment fait référence à Lolita dans ses albums, notamment Lana Del Rey A.K.A. Lizzy Grant (2010) et son album phare Born to Die (2011). Des chercheur.es ont souligné cet aspect, observant que l’artiste romantise intentionnellement et incarne souvent l’archétype de Lolita (Crutcher, 2019 ; Mianani, 2018 ; Davis, 2017, p.17). Bien que son style musical et ses thématiques aient évolué depuis le début des années 2010, il est encore fréquent de voir, à ses concerts, une panoplie de fans portant les mythiques lunettes en forme de cœur. 5 Lolita Numérique Au début des années 2010, une communauté sur Tumblr poursuivait l’identité de la nymphette. Le mot nymphette fut banni, pour ses connotations de sexualisation des jeunes filles ou enfants, et cette esthétique prit alors le nom d’esthétique coquette. Selon le dictionnaire Larousse, coquette signifie « qui cherche à plaire, à séduire » ou « qui cherche à plaire aux personnes du sexe opposé ». De l’esthétique nymphette à l’esthétique coquette, certaines choses ont changé : la seconde privilégie des tons pastel et emprunte quelques éléments à l’ère victorienne, mais les connotations de sexualité et d’innocence enfantine demeurent. L’esthétique vintage americana, quant à elle, se réfère souvent à l’album Born to Die de Lana Del Rey : lunettes en forme de cœur, diners, motels, road trips étatsuniens… des éléments qui sont aussi inhérents à l’univers de Lolita. Ces esthétiques se retrouvent aujourd’hui jusque dans les collections des magasins/marques de fast-fashion : tout le monde peut désormais s’habiller en version contemporaine de la nymphette. Au final, la résonnance et l’actualisation de la figure de Lolita demeure à la fois complexe, mais indéniable. Mai 2025.