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Soirée d’humour 

Il y a ce battement suspendu, une fraction de seconde après la punchline, où le rire éclate comme une vague. Il traverse la salle, te traverse toi. À cet instant précis, tu n’es plus seulement là pour regarder : tu fais partie du courant. Tu n’es pas juste un·e spectateur·rice : tu te sens complice. On rit ensemble, on se reconnaît, on crée un « nous ».  La soirée d’humour, c’est un espace poreux. Les frontières s’y fissurent : entre la scène et la salle, entre celleux qui parlent et celleux qui écoutent, entre inconnu·e·s devenu·e·s complices le temps d’un éclat de rire. Loin de la frontalité maîtrisée du one wo·man show, elle préfère le désordre vivant. Souvent nichée dans un bar, elle respire le relâchement : un line-up de cinq ou six humoristes, une personne à l’animation, parfois une chronique. Un prix modique et une promesse incertaine. Rien n’est parfaitement aligné, les chaises (souvent très peu confortables) grincent, les tables se dispersent et les angles morts s’accumulent, mais c’est précisément là que quelque chose advient. Un chaos doux, presque chaleureux. C’est l’une des formes les plus informelles de diffusion de l’humour, mais aussi l’une des plus vibrantes.   De gauche à droite : 1- https://comedymontreal.ca/ ; 2-  Game of Laugh – Comedy improv at « Yo Mama’s » bar & theater, 727 St. Peter Street, French Quarter, New Orleans ; 3 & 4- Photo Olivier Pontbriand, La Presse Humoriste Sur scène, les humoristes avancent à découvert. Leur objectif est clair : faire rire, mais le chemin, lui, reste mouvant. Iels testent, déplacent, ajustent. C’est le rodage : une mise à l’épreuve lente où chaque passage est une tentative. Un personnage esquissé, une anecdote risquée, une blague salée. Mais surtout, une question lancée au public : est-ce que ça résonne ?   La soirée d’humour devient alors un laboratoire, un espace d’expérimentation où le rire agit comme un indicateur sensible. Ça fonctionne, ça résiste, ça tombe à plat, mais dans tous les cas, ça informe. L’humour ne se crée pas seul·e : iel compose avec le public, dans une boucle imprévisible et vivante.  Public Le public, lui, accepte de ne pas savoir. Il s’installe avec peu d’attentes, sinon celle d’être surpris. Il paie peu, mais donne beaucoup : son attention, son rire, parfois son malaise. Dans ces petites salles, la distance disparaît. Les corps se rapprochent, les réactions circulent sans filtre et le rire devient un langage commun, une vibration partagée. On ne se connaît pas, mais on se perçoit. Chaque rire est entendu, ressenti, amplifié.  C’est là que naît quelque chose de rare : un sentiment d’appartenance éphémère. Se reconnaître dans une blague, rire à l’unisson, sentir que ça nous concerne, même brièvement. Être là, ensemble, sans s’être choisis.  animateur·ice Au cœur de ce mouvement, l’animateur·ice agit comme point d’ancrage. Iel est la continuité, la présence qui relie. C’est une posture d’équilibre : lire la salle, maintenir le rythme, ajuster l’énergie, réparer les creux. Relancer quand ça s’essouffle, contenir quand ça déborde. Parfois en posture de médiation, parfois en rôle de catalyseur, son rôle est discret, mais essentiel.  L’exemple du Saint-Ciboire Source : Saint-Denis Street in Quartier Latin, Montréal, September 2005. Pictured on the right with the blue umbrellas is Le St-Ciboire. À Montréal, certaines soirées ont marqué de manière indélébile ce milieu et le Saint-Ciboire en fait partie. Pendant un temps, il a été bien plus qu’un lieu, c’était la plaque tournante de l’humour.  Comme le raconte Ben Lefebvre dans son documentaire à ce sujet, c’était « le quartier général des humoristes ». Un rendez-vous hebdomadaire, les mardis, à une époque où ce type de soirée était encore rare.     Depuis, le paysage s’est densifié. D’autres scènes ont émergé, comme les lundis au Bar Jockey ou les mercredis à l’Abreuvoir. Mais toutes participent, à leur manière, à cette même dynamique : faire de la soirée d’humour un espace de rencontre, d’essai, mais surtout de résonance collective.   Avril 2025.

Impro Doublage

L’improvisation de doublage, ou improdoublage, est une forme de spectacle d’improvisation théâtrale où des comédien.ne.s redoublent en direct des extraits de films, séries ou publicités, en créant une nouvelle trame narrative, souvent humoristique. Les comédien.ne.s regardent les images projetées sur un écran (sans le son original), et doivent inventer instantanément des dialogues qui correspondent aux mouvements de lèvres et aux actions des personnages à l’écran. L’excercie s’accompagne généralement de contraintes imposées par un maître de cérémonie ou le public. Ces contraintes peuvent être thématiques (redoubler un film d’action comme s’il s’agissait d’une comédie romantique), stylistiques (parler en alexandrins), ou liées à un univers particulier (redoubler Star Wars dans l’univers d’Harry Potter).  Si, dans sa configuration actuelle, la pratique de l’improdoublage semble plutôt apparentée à l’improvisation théâtrale, la pratique puise dans le détournement cinématographique. En particulier du mouvement situationniste du XXe siècle, dont le rapport « (…) au cinéma est de l’ordre d’un « renversement carnavalesque » des pouvoirs et des médias. » (Bovier, 2013). Le doublage devient alors un outil central pour redéfinir les significations des œuvres audiovisuelles.  René Viénet, figure situationniste majeure, illustre notamment cette démarche dans La Dialectique peut-elle casser des briques ? (1973), où il détourne un film de karaté hongkongais en y superposant des dialogues en français pour transformer le contenu original en une critique marxiste du capitalisme (Bovier, 2013).   Reconstitution par l’auteure du dispositif d’impro doublage actuellement 1 La théâtralisation du doublage : une mise en scène de la voix désincarnée du doubleur Loin des revendications explicitement politiques des situationnistes, l’improdoublage s’inscrit toutefois dans cette tradition de déconstruction en y ajoutant une dimension incarnée. Par un effet de défamiliarisation (Bovier, 2013), il dissocie l’intention originale de la performance vocale et donne à voir le processus même du doublage, plutôt que seulement le film doublé.  Ainsi, contrairement au détournement situationniste, l’impro doublage se distingue par la théâtralisation explicite du processus technique du doublage. Les doubleurs, sur scène, deviennent des acteurs visibles, incarnant simultanément la voix et le processus technique qui la produit. Le doubleur-improvisateur occupe ainsi une position paradoxale : présent physiquement sur scène, mais néanmoins séparé de l’image qu’il anime vocalement, créant une « présence dissociée » (Bullot, 2017).  https://www.youtube.com/watch?v=0c2c0x8Regc Compilation You Tube MST3K Le détournement de contenu audiovisuel par le doublage sur scène devant un public émerge à proprement parler en francophonie à partir des années 1980 au Québec avec le développement des ligues d’improvisation locales.  Aux États-Unis, les années 1990 marquent l’émergence de la tendance du paracinéma (une forme de production culturelle où des fans récupèrent des formes cinématographiques oubliées et oubliables pour créer des expériences audiovisuelles nouvelles) popularisé notamment par l’émission Mystery Science Theater 3000, où des commentaires humoristiques en voix off transforment des films de série B en satire (Bonnstetter, 2011).  L’avènement des plateformes numériques, notamment de Youtube, dans les années 2000 permet de faire basculer la pratique d’une niche contre-culturelle vers un phénomène médiatique plus large. Grâce aux réseaux socionumérique, la tendance du redoublage humoristique s’étend et des troupes de théâtre d’improvisation se font connaître en ligne grâce à leurs vidéos d’impro doublage. Ainsi, on observe l’émergence progressive des soirées dédiés, tels que La VF improvisée à Toulouse ou La Grande Soirée du Doublage Improvisé à Genève, où les comédien.ne.s improvisent en direct sur des extraits qu’ils découvrent pour la première fois. Ces évènements participent ainsi à codifier la pratique, la dotant de règles directement issues de celles des ligues d’improvisation québécoises.   Petit à petit, à partir du milieu des années 2010, l’impro doublage s’intègre aux programmations de théâtres publics et de festivals (le Zoofest à Montréal ou encore la Grande Scène de l’Impro à Paris) et s’accompagne d’une professionnalisation de la pratique.  De gauche à droite : 1- La Grande Soirée du Doublage improvisé (Genève, Suisse). www.alliance-creative.ch/spectacles ; 2- La VF Improvisée, La Bulle Carrée (Toulouse, France), www.bullecarree.fr ; 3- Le Battle de Doublage du Millénaire (Montréal, Québec). www.kenmallar.com/shows 2 L’impro doublage : un réceptacle de la culture populaire des fans L’impro doublage s’inscrit ainsi dans une forme braconnage culturel tel que développé par de Certeau (Lafrance, 2007). Les acteur.ice.s s’approprient des images qu’ils n’ont pas produites, avec des contraintes stylistiques et/ou thématiques imposées, détournant des oeuvres pour y insuffler de nouveaux récits et significations. Ce processus transforme le spectateur passif en « prosommateur » (Jenkins, 2006), acteur d’une culture participative où s’effacent les frontières traditionnelles entre production et réception médiatique.  Cette agentivité créative s’exprime particulièrement dans les performances collectives, où la co-construction narrative en temps réel génère des significations imprévisibles, en décalage avec l’intention originelle des créateur.rice.s, pouvant faire écho à la notion de « contre-publics subalternes » (Fraser, 1990).  Les modalités de l’impro doublage évoluent à nouveau avec l’arrivée des formats vidéo courts sur les réseaux sociaux, en particulier TikTok et Instagram, où des utilisateur.rice.s redoublent des scènes cultes avec des dialogues absurdes, atteignent des audiences massives, démocratisant ainsi la pratique au-delà des cercles de l’improvisation. Cette viralité s’accompagne paradoxalement de nouvelles contraintes, notamment en matière de politiques de droits d’auteur limitant la réutilisation créative des œuvres audiovisuelles.  Finalement au-delà d’être un simple divertissement, l’impro doublage, par sa théâtralisation explicite du processus de doublage, opère une double subversion : elle démystifie les mécanismes de production médiatique tout en offrant un espace d’expression créative collective.   Situé au carrefour de l’héritage situationniste et des pratiques contemporaines, l’improdoublage cristallise à plusieurs égards les tensions de notre culture médiatique. Il oscille sans cesse entre subversion critique et divertissement de masse, participation collective et consommation individualisée.   Mars 2025.