C’est à l’usine Baron de Saint-Jérôme que sont fabriquées les rondelles de la LNH depuis 1985. Ce petit bout de caoutchouc (un pouce d’épaisseur, donc 2,54 cm, et trois pouces de diamètre, donc 7, 62cm, avec un poids de 6 onces) en est venu à remplacer les variantes artisanales (balle, feutre, bois, crottin) accompagnant le développement du hockey sur glace. La rondelle de hockey officielle apparait officiellement tout juste après la naissance du hockey moderne (1875 et 1880)1et l‘Association Amateure de Hockey du Canada reconnut officiellement cette version comme son outil officiel en 1886. En ce moment, cinq à six millions de rondelles sont fabriquées mondialement à chaque année, dont la grande majorité proviennent de Sherbrooke et de Saint-Jérôme.
La rondelle symbolise la passion nationale pour le hockey, mais aussi une certaine mythologie partagée. Elle est au cœur de nos récits fondateurs, où le hockey semble se confondre avec la nature d’où il émerge et, par conséquent, incarne une vision de cette identité québécoise que l’on nomme “pure laine”. On raconte souvent le hockey dans un cadre de joyeux naturalisme: il est “tricoté serré” et se présente comme un phénomène spontané et l’extension naturelle de nos rapports au climat, l’hiver, l’eau, le bois. Un symbole national pur avec ce que cela comporte de vecteur d’unification puissant (et de marginalisations) s’incarnant dans un bout de caoutchouc vulcanisé.
La culture populaire québécoise, son imaginaire et ses identités sont souvent nourries par la pratique du hockey. Combien de contes, livres, chansons, poèmes invoquent les racines historiques et culturelles du hockey au Québec! N’est-ce pas un magnifique paradoxe que d’avoir un objet synthétique comme emblème du lien naturel puissant entre hockey, territoire et identité nationale?
Il n’est pas surprenant de voir le nombre de récits qui soulignent l’origine organique, naturelle du hockey malgré l’hégémonie de la rondelle de caoutchouc, antinomie d’un élément naturel s’il en est un. Les biographies, bandes dessinées, films et documentaires nous racontent que c’est par le crottin de cheval gelé que Howie Morenz, Maurice Richard et autres stars du hockey auraient appris à jouer. Dans le film Indian Horse (2012), de Richard Wagamese, Saul Indian Horse évoque aussi plusieurs rondelles de substitution : des balles, des boîtes de conserve découpées et remplies de terre, une boulette de ruban et le crottin de cheval gelé.
Au cœur de la rondelle, se loge une autre contradiction qui la rend d’autant plus intéressante comme objet culturel populaire: un objet qui se conjugue au féminin alors qu’il incarne un sport qui s’est développé largement « au masculin ». On dit la puck, la rondelle, la « noire » (dixit Pat Burns), mais celle-ci est l’emblème d’un monde homosocial où les femmes n’ont pu jouer un rôle actif que tout récemment. Elles ont été plus souvent mères, soeurs, épouses “trophées”, qu’arbitres, journalistes ou joueuses dans la mythologie du hockey.
Cette rondelle, comme d’autres objets du quotidien, en est venue à signifier plusieurs choses : le côté impondérable des affrontements ou de tout événement « La puck ne roulait pas pour nous autres aujourd’hui »; un caractère égoïste ou individualiste « mangeux de puck » (aussi un podcast, un band, un titre de chanson) ; une personne efficace « Elle ne niaise pas avec la puck »; une invitation à prendre le relai « Passe-moé la puck »; (aussi une chanson, un podcast, un jeu de rôle sur table et un organisme communautaire) une insulte adoucie « Puck you ».
La rondelle peut aussi servir d’objet de mémoire pour des icônes (joueurs ou clubs) légendaires, des événements historiques, qu’ils soient sportifs ou autre. Elle peut se faire symbole d’une expérience ou d’une affiliation. Elle sert de carte de visite et d’objet de marketing. Elle s’expose aussi dans les salons et les sous-sols, chambres, ou « mancaves » de toutes sortes en offrant symboles de valeurs quasi spirituelles. Les boitiers, présentoirs et autres displays où trônent les rondelles font souvent œuvres d’hommage ou d’autels, ou simplement de présentation ostentatoire pour collectionneurs et geeks. Le site puck.net met en réseau les collectionneurs de rondelles autographiées, vintage, originales, de vedettes, d’équipes, de championnat, de repêchages, etc. Replacée dans un cadre domestique, elle rappelle comment le hockey a accompagné l’expansion des bungalows, de la société de consommation, l’explosion des banlieues et aussi des dispositifs médiatiques personnels. Une rondelle à peine visible dans les premiers écrans à très basse définition, amplifiée ensuite dans la télévision des années 1990, glisse maintenant dans nos écrans à haute définition et guide le regard des fans dans leurs foyers et dans les bars entourés d’objets de mémoires et de consommation. La rondelle, bien plus qu’un petit bout de caoutchouc!